L'Orgue
le Roi,
l'Empereur,
ou... le Pape
des instruments !

Conférence prononcée par Pierre Lorand
Au Rotary Club de Lannion, le 2 mars 2007

I – HISTORIQUE

On s'accorde à dire que le premier orgue a été inventé par un Grec d'Alexandrie, Ktésibios, au  3 ème siècle avant Jésus Christ.
 

Utilisant des tuyaux, une mécanique déjà assimilable à un clavier et une soufflerie dont la pression était donnée par l'eau, cet ancêtre a tout naturellement reçu le nom d' «  hydraulos  » , ou «  hydraule » , c'est-à-dire aulos qui fonctionne avec de l'eau (de hydro et aulos ).

 

Le premier usage public de l'hydraule aura consisté à couvrir les clameurs des martyrs chrétiens dans les cirques romains…

 
Le déclin de Rome a entrainé le déclin de l'orgue.
 

Ce n'est que plus tard qu'il fera progressivement son entrée dans l'église catholique, vraisemblablement sous l'impulsion du pape Sylvestre II, qui aurait construit un orgue encore visible dans la cathédrale de Reims. Au XIII e  siècle, les grandes églises européennes rivalisent entre elles : elles agrandissent leurs instruments ou en construisent de nouveaux. L'orgue est définitivement reconnu par le monde religieux.

 

II – L'ORGUE MECANIQUE CLASSIQUE


 

Principes de fonctionnement – 1


•  Source d'énergie : air comprimé

 

La soufflerie traditionnelle était constituée de grands soufflets généralement en forme de coin, actionnés à la main ou aux pieds par un ou plusieurs assistants (jusqu'à dix). En raison de la place occupée par cette installation dans les orgues importants, elle était souvent reportée dans un local contigu de la nef. Plus habituellement, elle est sise derrière l'orgue, voire dans le soubassement du buffet.

 
 

•  Sources sonores :

 

L'émission sonore est assurée par des tuyaux qui reçoivent, à leur base, l'air sous pression venant du sommier.

 

Les tuyaux se répartissent en deux catégories :

1

Les jeux à bouche, comprenant les fonds et bourdons , les ondulants, les mutations simples et les mutations composées et les mixtures ;

2

Les jeux d'anche, caractérisés par la présence d'une languette métallique qui vibre à l'embouchure du tuyau.

 

Les orgues se caractérisent et se différencient les uns des autres par leurs jeux. Bien qu'on désigne communément les différents timbres de l'orgue sous l'appellation « jeu » ou « registre », ces deux mots ne sont pas exactement synonymes. Le jeu désigne l'ensemble des tuyaux produisant le même timbre, à raison d'un tuyau par note. Certains jeux peuvent être constitués de plusieurs rangs de tuyaux ( mixtures ou cornets par exemple) et il y aura donc plusieurs tuyaux par note. Le registre, pour sa part, désigne plutôt le mécanisme qui permet d'appeler le jeu, c'est-à-dire le tirant visible à la console et la tringlerie permettant de transmettre l'action jusqu'au sommier.

 

•  Transmission du mouvement du doigt (ou pied) de l'exécutant jusqu'au tuyau :

 

On appelle transmission l'ensemble des organes qui transmettent aux soupapes situées dans le sommier le mouvement de la touche qui est appuyée par l'organiste. Les mêmes principes s'appliquent au maniement des registres situés dans le sommier et actionnés depuis la console (mais avec moins de contraintes).

 

À l'origine, la transmission était purement mécanique et se composait d'un ensemble de leviers, de renvois en équerre, de tringles mobiles appelées vergettes , reliant l'arrière de la touche à la soupape. Cette technologie (toujours en usage aujourd'hui) demandait une grande minutie de réalisation pour que le mouvement soit précis et le mécanisme le plus léger possible au toucher. La réduction des frottements avait une grand importance, et tout ici nécessitait que la console soit le plus près possible du sommier : l'organiste jouait presque toujours en tribune. Le mécanisme était le plus simple lorsque le clavier était tout près du sommier : toutefois l'écartement des touches étant nécessairement plus petit que celui des soupapes (en raison de l'espacement des tuyaux), le mécanisme minimal nécessitait ce qu'on appelle l'abrégé. Ce principe de transmission reste en usage aujourd'hui, bénéficiant des connaissances et des moyens de fabrication modernes.

 
 
Principes de fonctionnement – 2

Le buffet

 

C' est un meuble ouvert vers l'avant, qui contient

 
  • les réservoirs d'air
  • les tuyaux (de 50 à près de 20000)
  • les sommiers qui supportent et alimentent les tuyaux (au moins 1 sommier par clavier)
  • les transmissions pour l'ouverture des soupapes et le tirage des registres des jeux,
 

La console
 
 
 
 
C'est le poste de commandement de l'orgue
 
Elle peut être intégrée au buffet ("en fenêtre") ou séparée
 

Elle regroupe :

 
  • les claviers (1 à 7 !) de 49 à 61 touches chacun
  • le pédalier (clavier joué par les pieds de 24 à 32 touches)
  • les tirages de jeux
  • les aides à la registration (choix des jeux), les pédales d'accouplement des claviers, les pédales d'ouverture des boites "expressives
 
 
 
 
 
 

Console à Saint-Brieuc >>>

III - EVOLUTIONS DE L'ORGUE

 

1 - L'Orgue romantique (vers 1850)

 

Les compositeurs romantiques souhaitent :

 
  • Faire ressembler l'orgue à un orchestre
  • Augmenter sa puissance sonore
 

Dans ce but :

 
  • On augmente le nombre des jeux "fondamentaux». Mais ils consomment beaucoup d'air
  • On augmente la pression de l'air (plus de 100 mm d'eau)
 

Conséquence :

 
  • Il faut un effort important pour "décoller" les soupapes
  • Les claviers sont durs à jouer.
 

Remèdes :

 
  • Invention du levier pneumatique (Machine Barker) Un système d'assistance pneumatique (fonctionnant avec le vent de l'orgue), inséré entre l'abrégé et les soupapes permet de limiter l'effort nécessaire à l'enfoncement des touches.
  • Utilisation de la transmission pneumatique (moteurs pneumatiques pour ouvrir les soupape
 
La console de Saint-Sulpice
Daniel Roth à Saint-Sulpice
La console de Saint-Sulpice
Daniel Roth à Saint-Sulpice

2 - L'Orgue moderne

 

Utilisation de l'électricité

  • Énergie à Moteur électrique et turbine
  • Claviers à Transmission électrique
    • Contacts sous les touches
    • Electro-aimants sous les soupapes ou transmission électropneumatique :
    • Contacts et électroaimants, activant des moteurs pneumatiques sous les soupape
  • Tirage des jeux
    • Electroaimants tirant les registres ou transmission électropneumatique
  • Aides à la registration électrifiées
  • Combinateurs électriques
 
 
Électronique et Informatique
  • Claviers à :
    • Traction assistée par l'électronique
    • Asservit vitesse ouverture soupapes à l'effort du doigt
  • Combinateurs de jeux puissants
  • Registrations personnalisées en mémoire
  • Enregistrement et "replay"

Mais : La traction mécanique directe reste préférable (fiabilité)


IV – TUYAUX ET JEUX

 

Matériaux

  • Bois : sapin, chêne, bois fruitier
  • Métal : étain, plomb, cuivre, zinc et alliages
 

Caractéristiques sonores :

  • Hauteur, force, timbre et attaque du son
  • Liés à :
    • type (fond, anche)
    • dimensions (hauteur, diamètre ou section

"Taille" = rapport diamètre/longueur

 

Jeu : famille tuyaux même timbre tout au long du clavier.

  • Désigné par la hauteur du tuyau ouvert le plus grave (do 1).
  • Exprimée en pieds ( 0,33 m )
  • Ex : "jeu de 4 pieds "
 

Jeux de fonds (base de l'orgue ) : 32, 16, 8, 4, 2, …pieds

 

Familles : Flûtes, bourdons, principaux, gambes

 

Mutations : Donnent les harmoniques son fondamental 5 1/3, 2 2/3, 3 1/5, 1 3/5, 1 1/3

 

Mixtures : Plusieurs rangs d'octaves et de quintes

  • Ex : Cymbale 4 rangs : 4 + 2 2/3 + 2 + 1 1/3
 

Jeux d'anches  : 32, 16, 8, 4 et 2 pieds

 

 

Familles :
  • Bombardes, trompettes, clairons, Cromornes, régales, voix humaines, Hautbois, cors anglais
 
Jeux "ondulants"
  • 2 ou 3 rangs de fonds légèrement discordés. (Principaux ou gambes, menue taille) Ex : Voix célestes, Unda maris

V – COMPOSITION D'UN ORGUE

 

Variété infinie

 

Chaque grand instrument est un ouvrage unique. Il est adapté au local qui l'abrite, à sa destination musicale ou liturgique, à l'importance du budget qui a pu lui être consacré : par nature, c'est un instrument extrêmement coûteux, que ce soit en facture, en maintenance ou en restauration.

 

De 1 à plus de 400 jeux

 

Exemple de composition

- Orgue de St-Jean du Baly à Lannion :

  • 3 claviers manuels de 56 notes
  • Pédalier de 30 notes
  • 37 jeux réels
Jeu de fond
Jeu de mutation
Jeu de mixtures
Jeu ondulant
Jeu d'anche

Grand orgue

Positif

Récit expressif

Pédale

Bourdon 16

Bourdon 8

Cor de nuit 8

Soubasse 16

Montre 8

Quintaton 8

Cor de chamois 8

Flûte 8

Bourdon 8

Montre 4

Unda maris 8 (C2)

Octave 4

Prestant 4

Flûte à cheminée 4

Flûte 4

Bombarde 16

Flûte conique 4

Nasard 2 2/3

Principal 2

Trompette 8

Doublette 2

Quarte 2

Cornet 3 r. (F2)

 

Cornet 5 r. (C3)

Tierce 1 3/5

Cymbale 4 r.

 

Fourniture 2 r.

Larigot 1 1/3

Trompette 8

 

Mixture 7 r.

Plein-jeu 5 r.

Basson-hautbois 8

 

Trompette 8

Cromorne 8

Voix humaine 8

 

Clairon 4

Tremblant

Clairon 4

 

 

 

Tremblant

 


VI – HARMONISATION ET ENTRETIEN

 

Harmonisation

L'orgue nécessite un réglage individuel pour chaque tuyau. Le but étant d'obtenir :

  • l'homogénéité de force, de timbre et d'attaque pour tous les tuyaux d'un même jeu,
  • la complémentarité et l'équilibre des jeux, la possibilité de mélanges entre eux,
  • la dynamique de l'orgue du pp au fff,
  • la Majesté du tutti.
 

Ces travaux sont longs et…chers ! L'a coustique du local joue un rôle très important

 

Accord et entretien

  • La hauteur du son d'un tuyau dépend de la température :
  • Nécessité d'accords réguliers (en particulier, jeux d'anches)
  • Causes de dégradations:
    • Variations brusques température et hygrométrie (chauffage)
    • Poussière, insectes, rongeurs…
    • Usure du temps, restaurations mal faites…

L'orgue : cher à construire, doit être entretenu, mais : il peut durer plusieurs siècles !

Mécanique, il sera toujours réparable (bois, métaux, peaux)

 

Pour mémoire :

Un succédané d'aujourd'hui , "l'orgue numérique",

Fruit de l'électro-acoustique et de l'informatique

  • A fait de grands progrès
  • 30 fois moins cher, mais durée de vie 20 ans au mieux
  • Disponibilité aléatoire des composants dans le futur

Mais c'est comme un simulateur de vol : on s'y croirait, mais on ne décolle pas encore !


Note : Pour cette conférence, je me suis inspiré d'un chapitre de l'ouvrage "Acoustique et Musique" (1976, Masson éditeur) de Emile Leipp, professeur à la Faculté des Sciences de Paris, que j'ai eu la chance de bien connaître dans mes activités professionnelles et au sein de la Société Française d'Acoustique. En particulier, certains schémas explicatifs ont été empruntés à ce livre, auquel on pourra se reporter avec profit pour plus de détails. On y trouvera aussi une importante bibliographie couvrant le domaine de l'acoustique musicale.
Pierre Lorand